LYGIA PAPE, UNE OEUVRE COUSUE DE FILS D’OR
A la Bourse de Commerce de Paris, une plongée magistrale dans l’art sensuel et épuré de la plasticienne brésilienne.

« Ttéia 1, C » (2003-2017) à l’exposition « Lygia Pape. Tisser l’espace », à la Bourse de Commerce – Collection Pinault, jusqu’au 26 janvier 2026. Nicolas Brasseur/ Pinault
C’est comme une pluie d’or qui relie ciel et terre. A chacun de nos mouvements, au gré des lumières, elle varie ; dans la semi-obscurité, ses lignes bougent, vibrent, disparaissent dans l’ombre, s’imposent avec éclat. Composée de fils de cuivre qui traversent l’espace en diagonales, cette installation magistrale clôt le parcours de trois salles consacré à Lygia Pape.
Intitulée Ttéia 1, c’est l’une des dernières créations de l’artiste, décédée en 2004 à Rio de Janeiro. Elle fait la synthèse de toutes les recherches de la plasticienne brésilienne, qui, avec son comparse Hélio Oiticica, inventa dans les années 1960 l’art néo-concret : ensemble, ils ont tiré l’abstraction vers la sensualité, mis en dialogue géométrie et corps. « Avec Ttéia 1, Lygia Pape s’inspire du souvenir des rais de lumière qui traversent la forêt primaire de Tijuca, près de Rio, comme des ors des églises baroques du Minas Gerais ; elle compose à la fois une toile d’araignée et une partition dans l’espace », décrit Emma Lavigne, directrice de la Collection Pinault qui a orchestré cet hommage, dans le cadre de la Saison Brésil-France en 2025.
Ouvert en prélude à « Minimal », et se poursuivant au-delà de sa fermeture, jusqu’au 26 janvier, ce parcours fait exposition en soi. Il livre les clés pour pénétrer cette œuvre, inspirée, comme celle de nombre de minimalistes, des expériences avant-gardistes du Bauhaus et du Black Mountain College. Mais Lygia Pape en transfigure l’héritage. Le couple légendaire composé d’Anni et Josef Albers admirait son travail.
Corps social et corps dansant
On ne s’en étonnera pas, à découvrir ce Livre du jour et de la nuit (1963-1976) qui disperse au mur des digressions par dizaines de formes grises, noires et blanches. Ou son Livre de la création, déployé sous vitrine : en quelques formes simplissimes, elle raconte la Genèse. La création du ciel ? Un carré bleu. Quelques ondulations pour la mer. Des cercles concentriques rouges, orange et jaunes, et la lumière fut. Une cosmogonie à la beauté enfantine, et pas moins stupéfiante. Tout aussi inventive, sa série intitulée Tecelares (du verbe « tisser », en portugais), qui révèle comme une géométrie secrète dans la fibre du bois.
La spécificité de Lygia Pape, c’est « cette idée du corps qui anime la géométrie », résume Emma Lavigne. Dans sa performance O Ovo, filmée en 1967, on voit ainsi la plasticienne et poétesse surgir d’un cube blanc posé sur la plage. Un white cube qui se fait œuf (ovo, en portugais), éclaté par cet acte de naissance. Mais chez celle qui a tenté de résister, à coups de poèmes et de happenings, à la dictature qui s’abat sur son pays de 1964 à 1985, le corps est avant tout corps social.
Elle en livre une image frappante, avec sa performance Divisor, qui invite une foule d’hommes, femmes et enfants à s’abriter sous un immense drap blanc, d’où surgissent leurs têtes. Elle l’a organisée une première fois en 1968, « comme un corps collectif dansant, décrit Emma Lavigne. Une procession libre pour le temps présent, alors que la dictature militaire au Brésil contraint les mouvements et la pensée des individus ». Elle a été réinventée pour le public parisien prenant, comme à chacune de ses réactivations, un sens nouveau.
Le Monde – Emmanuelle Lequeux – 9 Octobre 2025
https://www.lemonde.fr/article-offert/359746d800d1-6645510/lygia-pape-une-uvre-cousue-de-fils-d-or